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Axe II

Évolutions des inégalités : parcours, marchés, migrations

par Rédaction LEST - publié le

Axe II - Évolutions des inégalités : parcours, marchés, migrations

Membres  : Ahmad Abdoul-Malik (M), Jérémy Alfonsi (M), Anne-Marie Arborio (M), Flora Bajard, Thierry Berthet, Charles Berthonneau (M), Claire Bidart (M), Thierry Blöss (M), Paul Bouffartigue, Assaf Dahdah (M), Fréderic Decosse (M), Mustapha El Miri (M), Claude Gamel (M), Baptiste Giraud, Xavier Joutard (M), Eric Kadio (M), Yassine Karim (M), El Mahdi Khouaja (M), Cathel Kornig, Cathy Krohmer, Annie Lamanthe (M), Flavie Le Bayon (M), Nathalie Louit-Martinod, Flavien Makiese (M), Philippe Méhaut (M), Ariel Mendez, Delphine Mercier (M), Philippe Mossé, Stéphanie Moullet (M), Patrick Perez (M), Francesca Petrella, Aurélie Peyrin (M), Gwendoline Promsopha, Nadine Richez-Battesti, Jenny Rinallo (M), José Rose (M), Camille Signoretto (M), Ingrid Tucci (M), Jérémy Vignal (M), Angélique Vuilmet (M). [1]

Le monde du travail change. Dans un contexte d’internationalisation de l’économie, d’évolution des normes, des cadres institutionnels et des formes entrepreneuriales, ainsi que de disparités croissantes entre les territoires, cet axe se donne pour objectif d’analyser les mutations des conditions économiques et sociales du travail et leurs répercussions sur l’évolution des inégalités, qu’elles diminuent, se creusent, changent de nature ou de forme. Ces changements seront analysés dans une perspective dynamique qui met l’accent sur les processus (d’insertion, de précarisation, d’affiliation, de (dis)qualification, de discrimination, de segmentation), en privilégiant le croisement des champs et des échelles d’analyse. Les comparaisons internationales permettront de mettre en lumière les tendances générales à l’œuvre et leurs spécifications au sein de différents pays. Du fait des interdépendances croissantes entre les pays, le sort des travailleurs de pays géographiquement éloignés est de plus en plus inter-relié. Ainsi, un focus sera placé sur l’articulation de plus en plus complexe entre migrations et travail, sur les processus de segmentation à l’œuvre sur le marché du travail et plus généralement sur le lien entre différentes formes d’inégalités liées aux origines géographiques, au genre et à la classe sociale.

Il s’agira donc aussi bien de rendre compte de ces transformations des conditions économiques et sociales du travail que d’analyser leurs effets sur différents groupes de population (étudiants, apprentis, travailleurs, chômeurs, entrepreneurs, retraités, migrants/descendants d’immigrés), sur les territoires (nationaux, locaux) dans lesquels ils s’inscrivent et sur des domaines hors travail, mais en lien étroit avec ce dernier, tels que la santé, la famille, les compétences ou les mobilisations collectives. Les travaux analyseront la manière dont les individus construisent leurs parcours professionnels et, de manière plus générale, leur projet de vie dans un contexte de diversification des modalités d’accès au monde du travail, de déstabilisation des carrières et de transformation des métiers, des qualifications et des compétences. Le rôle joué par les dispositifs publics dans les comportements individuels et dans la dynamique des parcours professionnels sera également interrogé.

Institutions et construction des parcours
Comment les transformations des contextes institutionnel (politique d’éducation et de formation, politique d’emploi, politique sociale et familiale) et économique (crise(s), internationalisation croissante) contribuent-elles à transformer les parcours professionnels ? Nous voulons comprendre comment se jouent aujourd’hui, en France et au-delà, l’insertion ou le maintien sur le marché du travail de différents types de population (jeunes, migrants, femmes, travailleurs âgés…). Les inégalités seront analysées en particulier sous leur forme processuelle à travers les parcours professionnels et les recompositions des rapports sociaux (entre générations, entre niveaux de qualifications, entre homme et femmes…) et on s’intéressera notamment au rôle joué par les politiques de gestion des ressources humaines dans la construction de ces disparités de traitement (une thèse vient de démarrer sur ce sujet). La situation des femmes, des jeunes générations, des migrants/descendants d’immigrés et des personnes sans emploi fera l’objet d’une attention particulière.

Un pan des recherches traitera des politiques d’éducation et de leurs effets sur l’insertion sur le marché du travail. On se demandera dans quelle mesure les ajustements en matière d’éducation et de formation professionnelle ont eu des répercussions sur la réussite ou le décrochage scolaire, sur la structure des qualifications, les formes d’insertion, les carrières, l’accès à des emplois de qualité (c’est notamment l’objet du projet ANR TEDS qui a débuté en 2014 et qui se poursuivra jusqu’en 2019). On montrera par ailleurs en quoi les politiques sociales et d’emploi et les pratiques d’entreprises à l’œuvre dans différents contextes nationaux sont plus ou moins porteuses d’avancées en matière d’égalité professionnelle entre hommes et femmes en fonction des dimensions législatives, organisationnelles managériales et culturelles qui les surplombent (projet APEC sur l’accès au statut cadre (2015-2018) ; projet ANR Woman obtenu en juillet 2016). De plus, on interrogera l’émergence éventuelle de stratégies de « fuite » ou « contournement » de l’emploi salarié ou d’informalisation. Le renforcement du travail indépendant (statut d’auto-entrepreneur, ubérisation), de même que le développement de l’emploi atypique dans l’économie dite « collaborative » seront ainsi analysés à la lumière des parcours professionnels antérieurs et des choix individuels d’offre de travail. Les analyses sur les parcours professionnels des migrants et de leurs descendants, notamment dans une perspective de comparaison internationale, permettront de s’intéresser à l’effet des arrangements institutionnels (politique d’emploi, diversité des statuts légaux, politiques de gestion des ressources humaines). Les approches par « mixed methods » seront mobilisées pour creuser l’interaction entre les structures (sociales, institutionnelles, nationales, territoriales) et les logiques d’action individuelle (agency), et cerner l’évaluation subjective que font les acteurs de leur trajectoire professionnelle et de leur position sociale, notamment ceux et celles qui ont connu des mobilités géographiques et professionnelles multiples (projet ANR Lajeh (2015-2019), projet DFG (2015-2017), projet ANR Boundisc déposé en avril 2016). Afin de ne pas poursuivre l’illusion d’un individu solitaire sur sa trajectoire, les analyses de réseau contribueront à l’étude précise des systèmes d’influence par l’entourage qui intervient sur les ressources, les choix et les processus de socialisation. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les travaux réalisés dans le cadre du labex SMS.

Enfin, depuis une dizaine d’années, les travailleurs ont fait face à de nouvelles formes d’intermédiation sur le marché du travail (« activation » des politiques d’emploi, recours par Pôle Emploi à des opérateurs privés de placement, des plates-formes virtuelles des offres d’emploi, des dispositifs de suivi personnalisé des chômeurs, etc.). Ces derniers dispositifs se sont appuyés sur une rationalisation et une institutionnalisation des pratiques de segmentation et de tri des chômeurs. On s’interrogera dans les travaux futurs sur les effets des processus de (dis)qualification pour les demandeurs d’emploi. Parce qu’ils risquent de renforcer les sentiments de dépréciation et de mésestime de soi des chômeurs, le rôle des dispositifs publics dans les comportements et la dynamique des trajectoires professionnelles est à questionner. L’analyse de situations particulières – comme celles des « NEETs » ou des travailleurs âgés - ainsi qu’une meilleure compréhension des situations de non recours aux droits sociaux sont également des enjeux de recherches importants. Les discontinuités dans les parcours d’insertion (chômage, mobilité entre formes d’emploi, déqualification, bifurcations), en particulier sur des marchés sous forte tension, contribuent par ailleurs à la montée du sentiment d’insécurité professionnelle. Comment les situations de précarité des premiers emplois, de chômage ou encore de déclassement ou de sous-emploi interagissent-elles avec la vie extra-professionnelle (conjugalité, logement, mobilité géographique, parentalité...) ? Comment se construit un projet de vie dans ces conditions, comment se ré-ajuste-t-il, dans quelles configurations, et comment alors se rejoue le rapport au collectif de travail ? C’est notamment l’objet du projet financé par le GIS Genre « Les arrangements conjugaux et leurs temporalités » avec le centre Max Weber et du projet financé par la CFE-CGC sur « L’effet des réformes de la fonction publique sur les trajectoires professionnelles. Comparaison statistique des espaces de promotion des agents titulaires et non-titulaires ».

Marchés, diversification des formes d’emploi et précarisation
Les mutations des activités et les transformations du marché du travail (tertiarisation de l’économie, automatisation, numérisation, financiarisation, délocalisation) contribuent à la diversification des formes d’emploi, la flexibilisation engendrant un risque de précarisation persistante. Plusieurs questions cruciales pour les mondes du travail et la vie en société se dégagent alors.

Comment se répartissent les formes d’emploi dans la population ? Certains secteurs comme les fonctions publiques sont-ils préservés ? Les inégalités liées aux rapports sociaux de sexe, à l’origine nationale ou à l’âge s’en trouvent-elles exacerbées, modifiées, recombinées ? Les analyses s’appuieront notamment sur des approches « intersectionnelles » qui saisissent la production des inégalités à l’articulation des rapports sociaux de classe, de sexe et d’origine nationale. On s’interrogera également sur les inégalités de salaire, en portant une attention particulière aux différences sexuées et aux facteurs de polarisation des rémunérations. Quel est l’impact de la diversification des formes d’emploi sur la structure des emplois et des salaires ? Les travaux du LEST sur l’impact du numérique sur le travail et l’emploi vont permettre d’apporter un éclairage original dans ce domaine. Ces questions sont abordées par plusieurs projets en cours ou qui vont débuter : ANR CLASPOP, projet APEC, Projet Woman, ANR Lajeh…

Dans le contexte actuel de récession économique et de reconfiguration des normes d’emploi, la précarisation de l’emploi qui s’observe depuis plusieurs décennies semble exacerbée. Un ensemble de travaux analysera la manière dont les fragilités se cumulent (instabilité professionnelle et familiale, santé au travail). On s’intéressera également à ce qui détermine le sentiment d’insécurité professionnelle des salariés, au-delà de leurs caractéristiques propres, notamment en identifiant les facteurs relatifs à l’organisation du travail, aux changements organisationnels mis en œuvre au niveau des établissements employeurs. Le morcellement et les nouvelles formes d’emploi, précaire et/ou indépendant, contribuent par ailleurs à la déstabilisation des formes classiques de l’action syndicale, en même temps qu’elles s’imposent aussi comme un enjeu de mobilisation et de négociation collective. Seront donc analysées les formes de négociation collective qui se développent pour encadrer les usages des emplois précaires, les pratiques des organisations syndicales pour mobiliser et organiser la représentation de ces travailleurs en marge des emplois stables ou encore les formes d’action et d’organisation collective qui émergent parmi les nouvelles formes de travail indépendant (projets européens « Reducing precarious work », « NetPoste »). Quelles sont donc les répercussions de la précarisation sur l’organisation et la mobilisation collectives, sur le recours aux droits et, de manière plus générale, quels sont ses enjeux en termes de citoyenneté et de justice sociale ? Le recours aux principales théories de la justice sociale (Rawls, Sen...) pourra fournir un utile complément à propos du traitement des inégalités, afin notamment de tenter de hiérarchiser les priorités en termes de politiques publiques.
Enfin, à la suite des recherches menées dans le cadre du projet Tramed ou du programme Ecos-Nord sur les « Recomposition des relations de travail et processus éducatifs dans les espaces transnationaux », les transformations à l’œuvre conduisent inévitablement à s’intéresser aux dynamiques des catégories juridiques qui cherchent à intégrer ces situations nouvelles dans le droit, ainsi qu’aux débats et enjeux qui les sous-tendent dans tous les pays européens. De la même façon, elles invitent à interroger la capacité des catégories savantes, et notamment des approches classiques forgées par la sociologie du travail, à rendre compte de réalités jusqu’alors inédites. Les travaux menés permettront ainsi de revenir sur des analyses comparées et détaillées des professions. Elles conduiront à se pencher également sur le sens donné au travail. Les normes en la matière se diversifient et évoluent : Quelles sont les transformations dans ce domaine ? Qu’est-ce que travailler aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’un « bon emploi » ? Dans quelle mesure les entreprises collaboratives, les expériences collectives de travail indépendant contribuent à faire émerger, ou non, de nouvelles formes de rapport à l’emploi et au travail ?

Internationalisation, migrations et segmentation du monde du travail
Dans un contexte de mondialisation et de montée des enjeux identitaires, l’articulation entre migrations et travail est de plus en plus complexe, tendue et source de tensions. Les travaux s’intéresseront à la manière dont la migration « intervient » dans le processus de segmentation du travail mais aussi, de façon plus spécifique, au rôle qu’elle joue dans certains secteurs du marché du travail et dans les territoires où les activités en dépendent fortement. Il s’agira de contribuer au débat sur les migrations et la mobilité internationale comme facteurs cruciaux de transformation sociale et des lieux où elles se déploient. On s’intéressera également à l’effet des nouvelles formes d’emploi en lien avec la mobilité géographique sur la dérégulation du marché du travail et l’instauration de nouvelles normes de travail dans certains secteurs. Les travaux seront accompagnés d’une réflexion collective approfondie sur la construction institutionnelle et scientifique des catégories de la migration et sur le rôle qu’elles peuvent jouer dans la (re)production et l’exacerbation d’inégalités qui s’inscrivent dans la résurgence des « frontières ethno-raciales » dans les rapports sociaux, notamment grâce aux investigations menées dans le cadre de l’ANR Lajeh et du projet financé par la DFG sur les « Mobilités transnationales et positions sociales dans l’Union Européenne ».

Les conditions migratoires et les différents dispositifs mis en place pour le recrutement d’une main d’œuvre « étrangère » (comme le recours aux travailleurs « détachés ») dans différents secteurs de l’économie (BTP, services, agriculture, care, domesticité) sont variés. Les travaux menés sur différents contextes européens et extra-européens auront pour objectif de mettre en lumière la manière dont les frontières sociales et ethniques sont construites historiquement et institutionnellement, influent sur la production d’inégalités ethnicisées et produisent de nouvelles formes d’activités économiques mais aussi une hiérarchisation des travailleurs et des droits qui leurs sont associés. Il s’agira en outre d’interroger le rôle des employeurs ou encore des dispositifs publics d’insertion professionnelle ou de recrutement dans la réduction ou l’exacerbation de ces inégalités et d’étudier les conditions d’émergence de stratégies de mobilisation collective. Ce sera un des objectifs du projet post-doctoral de Juana Moreno Nieto mené en collaboration avec le Centre Norbert Elias (financement LabexMed). Enfin, on envisagera les différentes formes de discrimination et de hiérarchisation au prisme des processus de ségrégation, générant et révélant in extenso des droits à l’espace distincts – accès au logement et aux espaces publics notamment. C’est notamment l’objet du projet Boundisc déposé auprès de l’ANR en avril 2016.

Les travaux de chercheurs du LEST sur les bifurcations pourront être appliqués à la dynamique migratoire. Dans quelles configurations de contextes, d’échelles et d’événements se forment les projets migratoires ? Comment les migrants et leurs descendants, caractérisés par une hétérogénéité des origines nationales, des statuts (sociaux et légaux) et des aspirations construisent-ils leurs parcours professionnels et leurs appartenances (nationales, locales transnationales) ? La mobilité sociale intergénérationnelle et les blocages éventuels à cette dernière constitueront également un focus des analyses. Les discriminations réelles et/ou ressenties (liées à l’origine nationale, à la classe sociale et/ou au genre) seront étudiées dans une approche intersectionnelle en favorisant la pluralité et l’articulation des méthodes. Parallèlement, on s’intéressera aux ressources mobilisées pour surmonter les désavantages et aux stratégies individuelles mises en place par les acteurs dans différents contextes nationaux. Ces dernières peuvent constituer elles aussi un moteur du changement social.


[1Les noms des membres sont suivis d’un (M) quand ils émargent majoritairement à un axe